La terre de glace

Publié le 06 janvier 2022 :: Temps de lecture : 05:40 mn

Aubrac: La terre de Glace

Ça y est me voilà partit, les jumelles, bâtons et bottes de marche ont officiellement remplacé la blouse de magasinier, le transpalette et les pots de cornichons. Après quelques jours de traversée de la Haute-Loire qui m’ont permis de me mettre en jambe, je finis par arriver sur l’Aubrac et son rude climat d’avril. 

1er réveil sur le chemin, la nuit à été fraiche !

Ce plateau volcanique et granitique est perché à 1200 m. dans le Sud-ouest du massif central. J’avance doucement avec un début de tendinite au genou droit dans les grands paysages de prairies rases entretenus par l’Homme et sa pratique agropastorale. Il faut savoir que le maintien des milieux dits « ouverts » (zone dont la hauteur de la végétation est faible) est bénéfique pour le développement d’un grand nombre d’espèces. Il y a d’ailleurs sur ce plateau le plus grand bastion de Milans royaux du pays, un rapace reconnaissable à sa queue en « V » qui s’éteint petit à petit en Europe mais qui semble bien se porter dans notre massif central. Il occupe la fonction de « nettoyeur » en se nourrissant de toute la petite faune malade ou morte qu’il repère grâce à sa vision infaillible, empêchant ainsi les maladies de se propager.

Le fameux Milan royal photographié sur le plateau de l'Aubrac

J'observe les Pipits spioncelles et farlouses qui sont des habitués des espaces ras et tourbeux, des Merles à plastron qui chantent sur les roches d'un versant herbacé à la sortie de Nasbinals. Cet oiseau est le proche cousin du Merle noir de nos jardins mais avec la particularité de n’être présent dans notre pays que durant la période estivale et de ne nicher que dans les grands massifs montagneux (Alpes, Massif central, Pyrénées).

En fin de matinée, je profite de chaque rayon de soleil pour me réchauffer autour d’un café et j’apprécie le spectacle fourni par les rapaces du plateau : Circaète Jean-le-Blanc – Milan royal - Milan noir – Buse variable – Faucon crécerelle. Chacun possède sa méthode de chasse et ses proies préférentielles. Tous issus de plusieurs millions d’années d’évolution, occupant une niche écologique très précise comme si chaque espèce était un minuscule rouage d’un horloger géant. Le défi pour un naturaliste est de s’insérer dans cet horloger sans impacter son mécanisme. Ce qui est, en réalité, impossible. Le moindre de mes déplacements ou mouvements entraine des réactions en chaine qui parfois ne sont pas perceptibles. Les petites espèces vivantes au sol comme les rongeurs et les vipères peuvent ressentir ma présence à plusieurs mètres par le biais des vibrations du sol entrainant alors un comportement de fuite dans leur galerie sans même que je puisse le constater. Bien-sûr, partant de ce principe, s’insérer dans l’horloge est perdu d’avance mais on peut toutefois modérer son impact au maximum pour favoriser les observations. Avec un certain nombre de savoir-être en milieu naturel, l’observation de la faune sauvage est à la portée de tous. Comme la cathédrale, la nature est un instrument de l’égalité où tout le monde rentre par la même porte, c’est ceux pourquoi elle est essentielle. Au fur et à mesure de mon histoire, je glisserais quelques conseils théoriques pour les personnes désireuses de rentrer en contact avec le sauvage.

Sympathique Traquet motteux femelle m'indiquant le chemin à suivre

Une des espèces que je n’ai malheureusement pas sû contacter restera la bête du Gévaudan. Cet animal décrit dans de nombreuses histoires populaires n’est toutefois pas présente dans la littérature scientifique. Peut-être du fait que c’est clairement un Loup gris dont on a volontairement donné des caractéristiques physiques inspirant la peur. Malgré trois nuits glaciales passées dans les bois où il était censé se cacher, il reste introuvable depuis 1767.

 

Il y a cependant une espèce que je ne m’attendais pas à croiser de si tôt : un véritable Homme moderne. Du fait du confinement, je ne pensais pas croiser un autre pèlerin, surtout par ce froid. Son nom était Nicolas que j’ai rebaptisé par la suite Saint-Nicolas en référence à l’évêque emblématique de la religion chrétienne. Ce parisien effectuait le pèlerinage dans une optique religieuse, ce pourquoi le chemin à été créé. Loin des envies d’aventures dont il était question pour moi, son projet était spirituel avec la quête de se laver de ses pêchés. Nous avons partagé une demi-journée de marche ensemble durant laquelle j’ai beaucoup appris. De nature calme et optimiste, il m’a fait prendre confiance en moi notamment sur mon choix de partir découvrir la nature comme je le faisais. Nombreuses de ses paroles ont résonnées dans ma tête jusqu’à la fin du chemin. On se sépare au bout d'une vingtaine de kilomètres où il s'arrête dormir dans une auberge tandis que reprend le chemin en quête d'une colline où planter ma tente.

 

Le lendemain soir, on se recroise à la sortie d’un lieu-dit. Il m’approche et me confie que sa tendinite le fait trop souffrir et qu’il doit rentrer chez lui. Il m’offre à ce moment son médaillon que je lui promet d’emmener jusqu’à Santiago. Je mis le médaillon autour de ma chaîne et je repartis triste, à la recherche d’un lieu de bivouac. Par chance, la nature m’avait réservé un lot de consolation ce soir là. Un Traquet motteux mâle en plumage nuptial viendra me rendre visite, le coucher de soleil sera somptueux et la soupe chaude toujours de mise dans ce désert de glace.

Le médaillon emmené jusqu'à Santiago

Depuis quelques jours, je sentais nuit après nuit, mon odeur corporelle se dégrader. Tristement, j’ai pris conscience qu’il fallait passer par la case douche malgré les 2°c extérieur. Dès le lendemain, je prends mon savon d’Alep et mon courage à deux mains en direction de l’abreuvoir à bovins. J’aurais aimé voir la réaction d’un passant me voyant nu au milieu de nulle part, me versant de l’eau glaciale sur le corps en hurlant une langue révolue. Tout ça pendant qu’un Geai des chênes opportuniste vienne fouiller dans mon sac de nourriture. C’est ce genre de situation extravagante que l’on ne peut connaitre que lorsque l’on est pèlerin.

 

C’est après une tempête de neige de fin d’après-midi que le tout dernier coucher de soleil sur l’Aubrac s’est offert à moi. L’ambiance était spectaculaire, la couleur orangée des rayons du soleil venait se poser sur la neige fraiche pendant qu’un groupe de trois biches était de sortit pour se nourrir à l’orée du bois. Un au revoir à l'image de l'Aubrac.

Auteur :

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membre bloggeur

Martin Costechareire (25 ans)

Pèlerin naturaliste du 11 avril au 31 juillet 2021. Trajet de Vienne (Isère) jusqu'à Finisterra (2070 km) en autonomie complète. Via Podensis (750 km) - GR10 (100 km) - Camino norte (150 km) - Camino olvidado (370 km) - Camino San Salvador (47 km) - Camino personnalisé (140 km) - Camino primitivo (230 km) - Camino Frances (50 km) - Retour Le Puy - Vienne (150 km)

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Isabelle

Merci pour ce très joli partage, pas certaine que je puisse faire la même chose, je suis partagée entre la beauté de la faune et le froid ressenti sur cet Aubrac si mystérieux parfois.
Toujours un plaisir de vous lire

06 janvier 2022 - 23 h 54

Lionel

La douche à 2°, non merci pas pour moi. Tu vas faire un article sur ton setup photo ?

07 janvier 2022 - 21 h 03

Gilles Moreau

Bravo, je respecte ton courage de coucher sous la neige. J'y ai pensé mais à 65 ans je me suis dis que ma retraite servirait peut être à me payer des gîtes (et une douche chaude) :-)
J'a déjà fait 300km sur le chemin en octobre 21 et parfois seul. Vu plein d'oiseaux, pas de gibiers. J'aurais aimé connaitre le nom de ces beaux oiseaux mais on ne peut tout savoir et prendre un livre deviendrait vite lourd. Merci pour ton partage. Gilles

08 janvier 2022 - 09 h 26

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