Loullig a été jusqu'à St-Jacques-de-Compostelle

Partir avec son chien, mon retour d'expérience

Temps de lecture : 14:40 mn

Partir avec son chien à Compostelle

Quelques mois avant le pèlerinage, Loullig, mon basset fauve de Bretagne de 3 ans, et moi vivions ensemble au cœur d’une cité médiévale très jolie. Nous partions en balade tous les week-ends en forêt et nous avons profité des confinements pour faire encore plus de promenades. Je l’emmenais avec moi tous les jours au travail où elle passait ses matinées, puis ses après-midi dans ma voiture. Souvent, mes collègues la prenaient en pitié « la pauvre toute la journée enfermée dans la voiture ». Cette remarque m’étonnait toujours. Comment se faisait-il qu’on puisse penser ma chienne plus malheureuse dans la voiture que si elle était toute seule du matin jusqu’au soir dans mon appartement ?
Tous les midis, elle gambadait avec moi sur l’immense campus de l’université ou j’exerçais ma profession. Et tous les midis, ou presque, mes collègues la réclamaient. Loullig est une chienne très sociable, elle aime les humains et elle aime les chiens. Les réflexions de mes collègues malgré tout faisaient leurs chemins dans mon esprit : que proposer de mieux à ma chienne que de passer ses journées en voiture ?
Et puis, mon contrat arrivait bientôt à expiration. Soudain, j’ai su ce que nous allions faire : et si nous allions nous promener toutes les deux tous les jours ? C’était décidé, nous partirions sur le Chemin de Saint Jacques de Compostelle.

Nourrie des informations que l’on trouve sur les réseaux sociaux, je savais comment me préparer, moi, l’humaine : type de sac, poids, contenu, matériel. J’étais parée. De plus, j’avais déjà plusieurs expériences de Grandes Randonnées en bivouac derrière moi, il suffisait d’affiner ce que j’avais déjà expérimenté car je partais pour plus longtemps cette fois. Par contre, je trouvais peu d’information pour partir avec ma chienne. Il existe bien sûr quelques groupes, mais aucun ne répondait aux nombreuses questions qui me préoccupaient, qui préoccupent tous gardiens de chiens en amont d’un tel projet.

Et d’abord, est-ce que Loullig peut faire ce pèlerinage ?

Nous nous sommes donc entourées : médiatrice animalière et éducatrice canin. La première nous a confirmé que Loullig avait envie de ce projet avec moi, la deuxième nous y a préparées, y compris sur le plan matériel, et nous a suivies pendant le périple !
Sans leur précieuse aide, cela aurait été plus difficile… Bien sûr, une consultation chez le vétérinaire était également de rigueur : oscultation, vaccination obligatoire contre la rage pour entrer en Espagne, passeport européen, traitement préventif contre les tics, …
Tous ces professionnels étaient encourageants, le projet avec ma chienne était bien parti.

Le grand départ

Le 3 septembre 2021, sous la pluie et avec 15 kilos sur le dos, je partais de la Cathédrale du Puy en Velay avec Loullig, accrochée à une ceinture de canicross autour de ma taille avec une longe élastique à son harnais. Pourquoi ce choix ? Il est dans la nature de ma chienne de passer tout son temps la truffe au sol à chercher des pistes et quand elle en trouve une, elle disparaît pour plusieurs dizaines de minutes avant de revenir, épuisée, s’écrouler à mes pieds. Impossible donc de la laisser en totale liberté et impossible de la tenir à la main avec une laisse classique.
L’avenir m’a prouvé que j’avais fait le bon choix, elle pouvait aller et venir tout autour de moi sans s’épuiser.

Cette longe élastique avec sa forme d’accordéon est devenue un genre de cordon ombilical pendant toute la durée du pèlerinage.

Lilloug et sa longe - Pèelrinage avec un chien

Cela m’a value de me faire taquiner par quelques pèlerins qui avaient à juste titre remarqué la relation de co-dépendance entre elle et moi.

En France, j’ai eu droit à tous types de remarques :

  • « pauvre chien vous êtes vraiment égoïste c’est trop dur pour elle tous ces kilomètres que vous lui faites subir »,
  • « ça va ses coussinets ?? »,
  • « donnez-lui de l’eau vous voyez bien qu’elle est épuisée »,
  • « vous arrivez à trouver des hébergements ? ».


Pour elle, cela lui valait des attentions supplémentaires, des caresses et des croûtes de fromage. Pour moi, ces remarques devenaient agaçantes mais je sais que cela reflétait les peurs et les inquiétudes des personnes rencontrées, alors il faut bien faire avec. Sur ce chemin, nous apprenons à nous sortir de nos conditionnements, nous apprenons à être libres et cela prend du temps.
Rarement, il m’a été dit « c’est génial d’emmener votre chien, elle doit être tellement heureuse ». Pourtant c’était le cas et lorsque je croisais une personne qui en avait conscience, je sentais mon niveau d’énergie monter en flèche !
Elle m’a tellement épatée tout au long de ces kilomètres ! La première nuit, nous l’avons passée en forêt. Comme je l’écrivais, j’avais pris la tente de bivouac. Non pas que je craignais d’être refusée en hébergement, mais j’adore poser ma tente dans la nature à l’abri des regards pour ma tranquillité. Pendant que j’installais le campement, j’observais du coin de l’œil ma chienne gratter le sol. Amusée, je la laissais faire, pour une fois, elle ne se ferait pas gronder de faire un trou dans un jardin ! Elle a creusé un trou, puis un autre plus loin et finalement s’est installée en boule dans le troisième. Je venais de comprendre ! Ma chienne, toute domestiquée qu’elle est, qui adore les canapés et les lits, n’avait rien perdu de ses instincts canins.
En forêt, elle avait creusé son petit bivouac à elle. Les premiers temps, je m’étais promis de ne faire que 15 kilomètres par jour pour habituer nos corps progressivement et prévenir le risque de blessure. Cela a été difficile à respecter, nous avions envie d’en faire plus. Heureusement, la fatigue l’emportait et nous avons su être raisonnables. Rapidement, nous avons pu faire 20-25 km par jour. Je prenais soin de mes pieds, mon corps était en pleine adaptation et j’ai pris soin du corps de ma chienne également : de l’homéopathie en pipette pour les contractures musculaires, une pommade (que j’utilisais pour moi aussi) qui traite les irritations, celle du harnais et des coussinets, des petits massages… Nos corps ont bien eu besoin de trois à quatre semaines pour être rompus à la marche !

Le plus difficile pour Loullig était de s’arrêter. Toujours à l’affût pendant la journée même pendant les pauses ! En bivouac, elle profitait du temps d’installation puis du repas pour flairer les alentours. En gîte, elle ne se reposait pas avant la nuit, surveillant du coin de l’œil que je sois toujours présente.
Ma chienne avait donc des difficultés pour se reposer et cela commençait à se traduire en journée. Elle fatiguait. Il fallait la porter.

Chemin de Compostelle avec un chien

Arrivées dans le Gers, après 25 jours de marche, j’ai douté : pourrait-elle aller jusqu’au bout ? C’est une communication en médiation animale qui nous a sorti de l’impasse. Il était difficile pour Loullig de changer d’endroit chaque jour, elle n’avait plus de repères de lieu et cela lui manquait pour se sécuriser et s’endormir. Étonnamment, le simple fait que je comprenne que cela constituait une difficulté pour elle a débloqué la situation : le soir même et pour le reste du voyage, Loullig a accepté de s’endormir quand on arrivait au bivouac ou au gîte et pendant les pauses en journée ! Elle avait passé le cap.

Pour elle aussi, c’était un pèlerinage : elle évoluait au fur et à mesure des kilomètres, se confrontant à ses limites et les dépassant. Il nous est donc arrivées d’aller en gîte, quand les chiens étaient acceptés et que j’en avais envie. Ou elle ! La première nuit en gîte, c’est elle qui a choisi l’endroit ! Ma chienne panique lors des détonations. Cela faisait partie de mes inquiétudes au départ : comment allions-nous gérer les coups de feu pendant la chasse ou le tonnerre ? J’aurai pu lui faire faire une désensibilisation chez un dresseur mais j’ai choisi de lui faire confiance et d’aviser sur le chemin. Ce jour là, l’orage menaçait et son comportement m’indiquait que je n’avais peut-être pas pris la bonne option : refus d’avancer, oreille basse, queue entre les pattes… je l’ai prise dans mes bras (avec mes 15 kg sur le dos oui oui), rassurée, reposée au sol, reprise, rassurée, reposée. Un pèlerin m’a aidé en la portant aussi… Merci à lui… Et puis comme elle refusait d’avancer, que je ne pouvais plus la porter, je l’ai laissé en liberté. Un peu comme une mère qui laisse son enfant en arrière et lui dit « tant pis, moi j’avance, tu n’as qu’à rester là si tu ne veux plus marcher ». Ce qu’on voit faire avec les enfants, pouvait peut-être fonctionner avec mon chien… ? Elle a bien voulu marcher... Pour entrer dans une maison dont la porte était ouverte, quelques mètres plus loin ! Pour notre chance, cette maison était un gîte et nous avons pu nous abriter de la pluie diluvienne qui est par la suite tombée. Finalement nous avons fait une halte bien méritée avec un repas délicieux et fait de très chouettes rencontres.

Lilloug à l'étape dans un gite - Compostelle
Ces nuits en gîte en France, elles vont me rester longtemps en mémoire. Grâce à Loullig, j’ai souvent bénéficié de la générosité des hébergeurs ! Chambre individuelle, cabane pour moi seule, immense lit… Je suis presque gênée de l’avouer, mais j’étais mieux lotie que la plupart des pèlerins. En effet, craignant que ma chienne dérange, on me proposait souvent une solution « un peu à l’écart » qui m’offrait de l’espace et de l’insolite dont les autres ne bénéficiaient pas.

Et les croquettes ?

Question alimentation, le contenu de sa gamelle a évolué tout au long du parcours. C’est un point important car l’alimentation est le moyen de prévention des blessures le plus efficace, d’après mon vétérinaire. J’avais en tête de ne pas porter trop lourd dans mon sac et il n’était pas question de faire porter quoi que ce soit à Loullig. Je n’avais pas confiance dans les sacs de portage sur harnais parce que je pense que son corps de chien de chasse n’est pas fait pour transporter une charge toute la journée. Cela dit, aucun corps n’est fait pour porter du poids et on voit bien combien il est difficile de rester dans la marge des dix pourcents de son poids de forme. Au départ, je suis partie avec des sachets de nourriture déshydratée pour chien de 800 grammes l’unité. Je les recevais deux par deux soit dans des gîtes dans lesquels j’avais réservé ou en poste restante ou par le biais de proches qui sont venus me rejoindre un jour ou deux sur le chemin. Pour la partie Française, c’est ainsi que je me suis organisée, sans trop de prise de tête. Si je n’avais plus de nourriture pour elle avant le lieu de ravitaillement, je la régalais d’une boîte de pâté que l’on trouve en supermarché. Hormis les dimanches et les lundis, où en campagne française de nombreux commerces sont fermés, il était facile de s’approvisionner !
Après un mois de marche, il n’y avait plus de ration déshydratée et j’ai perçu la frontière comme un obstacle pour continuer à me faire livrer comme je le faisais.

Loullig est donc passée progressivement aux croquettes ! Défi : trouver toujours la même marque pour éviter les problèmes intestinaux et ne pas porter des paquets trop lourds. Pour un chien de sa taille et de son poids, les paquets « légers » n’existent pas. C’est là que j’ai découvert, grâce à son éducatrice canin, que les croquettes d’une même marque avaient toute la même composition, pour les petits et les grands chiens, seule différait la taille des croquettes ! Au maximum, mon sac était donc chargé d’un kilo et demi de croquettes, comme avant, et dont le marketing sur le paquet prévoyait qu’elles soient destinées à être dévorées par un yorkshire !

Arrivée en Espagne :

En Espagne, le dodo, la nourriture, la santé, ça roulait pour Loullig. Tout comme je n’avais plus d’ampoule ni de douleur musculaire, ses coussinets étaient rodés à la marche quotidienne. Ces difficultés rentrées dans l’ordre, nous avons été confrontées à d’autres sources de problème : l’accueil du chien en Espagne. Impossible d’emmener Loullig à l’intérieur des restaurants ou des bars qui ne les acceptent pas (la majorité) : « la perra fuera » ! Dans les cars, les chiens sont acceptés seulement en cage et dans la soute, qui n’est pas toujours climatisée ni sécurisée. Pour moi, c’était hors de question.
Il semble que les amendes soient lourdes contre les propriétaires des établissements quand on trouve un chien dans leur commerce, s’ils ne sont pas habilités à accueillir les animaux de compagnie. Il est donc difficile de négocier avec eux. Heureusement, il y a toujours des possibilités : en terrasse pour les lieux de consommation, l’autostop et le train avec la muselière.
Et puis il y a les Espagnols qui adorent les chiens ! Il n’y a qu’en Espagne que les serveurs ont proposé des petits gâteaux pour chiens après m’avoir préalablement demandé l’autorisation de la nourrir, où il lui a été donné dans les restaurants des gros morceaux de jamon ou autre nourriture très appétantes. En Espagne, soit on adore les chiens et on les gâte, soit ils sont perçus comme des « objets sales » avec les égards dûs à un objet…

Lilloug sur le chemin en Espagne


Dans les gîtes, dits « albergues », là où on indique que les chiens sont admis, ils le sont rarement à l’intérieur. Dehors, ou dans le garage oui. A moins de payer une chambre individuelle avec souvent un surcoût pour l’hygiène, la plupart des albergues n’acceptent pas les animaux au nom des autres pèlerins que cela pourrait gêner. C’est possible, mais c’est un budget. Ça, c’est la règle. Dans la réalité, il m’a plusieurs fois été proposé de m’arranger avec les autres pèlerins : s’ils étaient d’accord, alors pas de problème, Loullig pouvait rester en dortoir avec moi. J’avoue
qu’il m’est aussi arrivé par fatigue de négocier, d’entrer ma chienne sans que personne ne se rende compte de sa présence : le soir elle était tellement exténuée qu’elle dormait tranquillement jusqu’au lendemain. Pas d’aboiement, pas de problème. Bien entendu, je ne recommande pas cette option stressante bien qu’elle soit venue pimenter mon pèlerinage !!

Chemin faisant, nous nous approchions de l’arrivée. Une seule fois nous aurons eu à prendre le taxi, juste avant Cahors et cette période où je m’inquiétais pour elle. Nous avions fait une vingtaine de kilomètres et il fallait en faire encore un peu pour atteindre un point que j’avais choisi. La météo était à la pluie et Loullig s’est mise soudain à boiter. J’ai regardé sa patte, il n’y avait rien, mais elle refusait obstinément d’avancer. Incompréhensible. Ce fût notre deuxième nuit en gîte ! Deux kilomètres sur mes épaules et agitées par les inquiétudes de mon mental, nous sommes arrivées dans un hameau où je me suis laissée guider par le nom d’un gîte qui m’inspirait. Il n’acceptait pas les chiens mais a fait une exception vue la situation.
Cette gentillesse rencontrée tout au long du chemin m’a beaucoup nourrie et portée, lorsqu’un inconnu m’aidait j’étais aux anges. L’inverse était vrai aussi ! Le lendemain nous avons bénéficié des services des transports du chemin pour aller chez le vétérinaire tout en faisant la tournée des sacs et des auberges jusqu’à Cahors.
Loullig dormait tranquillement sur le fauteuil du véhicule et moi je découvrais, amusée, l’envers du décor du GR 65. La vétérinaire n’a rien trouvé mais la consultation a permis de constater que Loullig avait perdu beaucoup de poids, nous avons donc pris une journée de pause et largement récompensée en pâté ma pèlerine préférée.

Et puis un jour, on arrive à Santiago de Compostela puis Fisterra, la vraie fin du pèlerinage.

Arrivée à Saint Jacques de Compostelle avec mon chien

Quand je fais le bilan aujourd’hui quant à pèleriner avec ma chienne, je réalise combien mon chemin a été singulier. La plupart des pèlerins font une pause avec leurs obligations et s’occupent de leur besoin personnel ou apprennent à s’en occuper. Pour ma part, j’avais mon adorable contrainte à gérer en plus de ma personne. Je n’ai pas pu aller dans certains endroits (sans elle c’est sans moi), c’était parfois une galère le soir à trouver un lieu qui nous accepte (en Espagne) mais grâce à Loullig, j’ai rencontré les personnes avec leur cœur et leur âme. Comme l’a dit Sœur Térésa à Rabé de las Calzadas, en accueillant ma chienne à l’intérieure de la chapelle des miracles : « on mesure l’humanité des personnes à leur façon de considérer les animaux ». Loullig m’a fait me rapprocher de belles personnes et m’a probablement évité de mauvaises rencontres.
En conclusion plus générale sur le pèlerinage avec son chien, j’ai le sentiment que les questions que l’on se pose en amont reflètent tout autant nos inquiétudes intérieures que celles que l’on se pose dans d’autres contextes. Nous avons besoin des réponses avant de partir pour se rassurer. Finalement, les réponses à ce sujet, elles aussi, viennent en se mettant en marche.

Je vous souhaite un beau chemin, faîtes-vous confiance, vous seul(e) connaissez suffisamment votre chien(ne) pour connaître ce qui est bon pour lui, ou elle.

Auteur :

🇫🇷
membre

Lélia

Je suis partie sur le Chemin de Compostelle sur un coup de tête. Avec ma chienne, nous sommes prêtes à y retourner ! 

Autres articles en rapport :

OceaneZZP

Une très belle histoire, très bien racontée.
J’ai adoré lire les aventures de la petite Loullig !

13 janvier 2022 - 06 h 34

Vous devez-être connecté, pour pouvoir poster un commentaire